L’innovation fondée sur la démonstration scientifique au service de l’éducation préscolaire

Texte rédigé par Marc Bigras, France Capuano et Monique Brodeur de l’UQAM, ainsi que par Alain Desrochers, de l’Université d’Ottawa.

L’innovation fondée sur la démonstration scientifique au service de l’éducation préscolaire

La démonstration scientifique est la stratégie la plus sûre pour vérifier l’adéquation d’une nouvelle solution à un nouveau problème. Dans le cas du nouveau problème éducatif qui découle du constat que près du tiers des jeunes enfants sont mal préparés pour l’école1, un programme2 préscolaire innovateur sera une solution bien adaptée à condition de faire la démonstration scientifique suivante :

    • A- les contenus et stratégies pédagogiques de ce programme préscolaire favorisent la maturité scolaire, et conséquemment, la réussite éducative de l’enfant dès le primaire ;

 

    • B- la maturité scolaire des participants à ce programme est supérieure à celle des participants à des programmes courants ;

 

    C- la maturité scolaire des participants à ce programme est supérieure à celle des participants à un autre programme également reconnu pour être plus favorable aux enfants que les programmes courants.

Quelques programmes préscolaires ont déjà fait la démonstration A et B. Ils partagent des caractéristiques que l’on peut résumer ainsi3, a. les objectifs et les interventions sont identifiables, ils font consensus et ils sont appliqués de façon systématique b. ils sont centrés sur les défis spécifiques à l’âge préscolaire et, pour les surmonter, ils valorisent les rôles de la famille, de l’enseignant et de l’enfant, et c. ils placent les valeurs éducatives au cœur de l’action : les besoins des enfants en difficulté suscitent un soutien permettant la réussite de tous.

Qui dit science ne dit pas nécessairement unanimité. Les bons programmes préscolaires varient parfois en termes de fondements, de contenus ou de stratégies, si bien qu’ils apparaissent en contradiction. Comme la démonstration scientifique est habituellement limitée aux points A et B, on ne peut malheureusement pas départager la valeur de chacun. Il est sage dans ce contexte de trouver un moyen de les réconcilier.

Prenons le cas du programme High Scope4 qui innove en réconciliant diverses approches qui ont fait leurs preuves. High Scope est reconnu, depuis les années 1960, pour ses effets positifs des plus spectaculaires chez des enfants de 5 ans de milieux défavorisés grâce, d’une part, à l’enrichissement de leur maternelle et, d’autre part, au soutien étroit offert aux enseignantes et aux familles pour l’application systématique d’une approche éducative centrée sur l’enfant. Les adultes, dans ce contexte, jouent un rôle de facilitateurs qui s’intéressent à l’autorégulation des apprentissages chez le futur élève plutôt qu’à l’enseignement de contenus spécifiques. Les études d’impact de ce type de programme ont influencé les programmes préscolaires de partout dans le monde, comme celui du Québec où « l’enfant est le principal agent de ses apprentissages et de son développement »5.

High Scope a beaucoup innové depuis 50 ans, par exemple, pour faciliter le début de la scolarisation et il comprend maintenant plusieurs nouveaux volets comme ceux qui touchent le langage et la littératie, le mouvement et la musique, les mathématiques et la science, etc. De plus, on n’oppose plus les approches dites centrées sur l’enfant vs l’adulte, mais on les réconcilie en parlant « de l’intention d’enseignement » qui encourage l’enseignement de contenus spécifiques (ex. l’apprentissage des lettres) de même que des stratégies pour aider les enfants à résoudre des conflits cognitifs et socioaffectifs. On sait maintenant que les programmes préscolaires qui combinent plusieurs volets, dont les visites familiales, ont de meilleures chances de succès pour favoriser la maturité scolaire des enfants6.

Les chercheurs québécois sont très engagés dans des propositions innovatrices de programmation préscolaire qui combinent divers volets et qui ont fait leur preuve. Par exemple, le programme Fluppy (Capuano et coll. 7) pour le développement des compétences sociales complète bien celui de la Forêt de l’alphabet (Brodeur et coll. 8) qui vise quant à lui à préparer les enfants à l’apprentissage de la lecture avant le début de la scolarisation formelle. La pédagogie de ces programmes s’aligne sur « l’intention d’enseignement » qui consiste précisément à renforcer le lien entre l’évaluation des défis que l’enfant ne peut affronter seul et les occasions de s’approprier des connaissances et des comportements nécessaires à la réussite éducative. La maternelle à temps plein offre le temps et l’espace qu’il faut pour l’actualisation de toutes les stratégies favorables à l’enfant : faisons ainsi place à l’innovation!

Notes et références

1 Direction de santé publique de Montréal et Agence de la santé et des services sociaux de Montréal (2008). Enquête sur la maturité scolaire des enfants montréalais [PDF] http://www.csssbcstl.qc.ca/fileadmin/csss_bcsl/Menu_du_haut/Publications/Maturite_scolaire/Rapport_synthese.pdf

2 Le terme programme prend ici un sens générique défini simplement comme un ensemble d’activités prévues pour un temps déterminé

3 Kagan S. L., Kauerz K. (2007). Programmes d’enseignement efficaces au préscolaire. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants sur le site du Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants [PDF] http://www.enfant-encyclopedie.com/documents/Kagan-KauerzFRxp.pdf

Ministère de l’Éducation du Québec (1997). Programme de l’éducation préscolaire [PDF] http://www.mels.gouv.qc.ca/PEDAGOGI/prescol/prescol.pdf

Webster-Stratton C. et Herman, K. (2010) Disseminating incredible years series early-intervention programs : integrating and sustaining services between school and home [PDF] http://www.incredibleyears.com/Library/items/disseminating-incredible-years-series-early-intervention-programs_10.pdf

Capuano F. et Poulin F. et coll. (2008) Le programme de prévention Fluppy: Historique et diffusion au Québec. Université du Québec à Montréal [PDF] http://www.psycho.uqam.ca/NUN/d_pages_profs/d_LEDSEA/articles/Fluppy%20historique%20et%20diffusion%20au%20Quebec.pdf

7 Brodeur M., Laplante L., Dion É. et coll. (2010). Modèle d’enseignement de la lecture à trois niveaux : La forêt de l’alphabet, un programme qui aide les enseignantes et les orthopédagogues à prévenir les difficultés d’apprentissage en lecture à la maternelle. Revue de l’Association québécoise des troubles d’apprentissage Rendez-vous : Spécial congrès, p. 8-10.

Le Réseau d’information pour la réussite éducative (RIRE) diffuse de l’information susceptible de répondre aux besoins des acteurs de la réussite éducative. Cette information est repérée grâce aux activités de veille du Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ)