Les étudiants au postsecondaire sont-ils plus déprimés que les non-étudiants?

Temps approximatif de lecture : 3 à 4 minutes

Par Simon Lapierre et Diane Marcotte

Laboratoire de recherche sur la santé mentale des jeunes en contexte scolaire Université du Québec à Montréal (UQAM)

La santé mentale des étudiants de niveau postsecondaire est l’objet d’un intérêt grandissant dans la littérature scientifique depuis quelques années. Ils vivent beaucoup de symptômes associés aux troubles de santé mentale, et les symptômes dépressifs sont parmi les plus prévalents. Par contre, très peu d’études s’intéressent aux jeunes adultes qui n’entreprennent ou ne poursuivent pas d’études postsecondaires. Qu’en est-il de leur santé mentale? Le présent article vise à présenter les résultats de recherches récentes qui comparent ces deux populations et à démystifier les différences qu’il y aurait entre étudiants et non-étudiants en ce qui concerne les symptômes dépressifs.

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Les jeunes adultes bénéficient non seulement d’une plus longue période entre l’adolescence et l’âge adulte que les générations précédentes pour l’exploration de soi, mais aussi d’une grande liberté dans plusieurs sphères de leur vie. Une plus grande instabilité autant sur le plan relationnel, scolaire que sur le plan de l’habitation est toutefois observée. Les symptômes dépressifs sont aussi très prévalents dans ce groupe d’âge (Mojtabai, Olfson et Han, 2016). Au Québec, des données de Statistique Canada (2012) permettent d’observer que pour la tranche d’âge 15-24 ans, 8,2 % des individus auraient vécu un épisode de dépression au cours de la dernière année.

Le phénomène est très bien documenté auprès des étudiants des cégeps et des universités. , les données canadiennes du National College Health Association (NCHA) ont permis d’observer une augmentation alarmante des symptômes dépressifs au cours des dernières années. En 2012, 22 % des étudiants mentionnaient s’être senti « tellement déprimé qu’il était difficile de fonctionner » au moins une fois au cours de la dernière année, alors qu’en 2018, ce taux a augmenté à 51,6 %.

Les facteurs de stress propre aux étudiants

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène. Par exemple, plusieurs étudiants quittent le domicile familial pour leurs études (30 % des étudiants au cégep). Ils vivent également beaucoup de solitude et passent plus de temps seuls que n’importe quel autre groupe d’âge, mis à part les personnes âgées (Larsen, 1990). D’autres facteurs comme la pression financière (Posselt et Lipson, 2016) et la compétition au sein des programmes (Mowbray et coll., 2006) ont aussi été associés à la présence de symptômes dépressifs.

Les études qui comparent les deux groupes

Qu’en est-il des jeunes qui ne fréquentent pas l’école? Bien que la situation soit alarmante pour les étudiants de niveau collégial et universitaire, il ne semble pas clair que les jeunes qui ne poursuivent pas d’études postsecondaires soient moins déprimés. Quelques études font état de prévalences similaires ou plus élevées chez les non-étudiants. Notamment, Kovess-Massfety et ses collègues (2016) ont observé une prévalence de dépression majeure de 8,5 % chez les étudiants, de 10 % chez les jeunes adultes travailleurs, et de 11,77 % chez les jeunes adultes ni étudiants ni à l’emploi. Les non-étudiants seraient donc potentiellement, aussi ou même plus, susceptibles de vivre des symptômes dépressifs que les étudiants.

La théorie de l’émergence de l’âge adulte

L’analyse de ces études permet de nuancer les différences entre étudiants et non-étudiants concernant les symptômes dépressifs et de remettre en question l’idée répandue selon laquelle les étudiants vivraient plus de symptômes dépressifs que les non-étudiants. Les prévalences similaires entre ces deux groupes pourraient s’expliquer par la théorie de l’émergence de l’âge adulte (EAA) d’Arnett (2000; 2015), entre 18 et 29 ans. Elle est associée à des enjeux développementaux spécifiques (Arnett, 2000; 2015). Selon cet auteur, une majorité des individus de cet âge doit faire face à des enjeux communs reliés à la liberté et à l’exploration identitaire. Ces enjeux concernent par ailleurs des symptômes dépressifs (Lanctôt et Poulin, 2018).

Conclusion

En somme, certains enjeux comme l’indépendance financière, le choix vocationnel et les relations amoureuses toucheraient tous les jeunes âgés de 18 à 29 ans, peu importe leur statut scolaire. Plusieurs solutions actuellement mises en place auprès des étudiants, comme les programmes de prévention, auraient ainsi tout intérêt à être diffusés à plus grande échelle afin de répondre au besoin en santé mentale de l’ensemble des jeunes adultes.

Simon Lapierre : lapierre.simon.3@courrier.uqam.ca

Simon Lapierre est étudiant au doctorat en psychologie, profil recherche-intervention à l’UQAM. Il est également coordonnateur à la recherche pour le programme Zenétudes, Vivre sainement la transition au collège.

Diane Marcotte : marcotte.diane@uqam.ca

Diane Marcotte est professeure-chercheuse à l’UQAM depuis plus de 20 ans. Elle dirige le Laboratoire de recherche sur la santé mentale des jeunes en contexte scolaire.

Références

Arnett, J. J. (2000). Emerging adulthood: A theory of development from the late teens through the twenties. American psychologist, 55(5), 469.

Arnett, J. J. (2015). Emerging adulthood: The winding road from the late teens through the twenties 2nd edition. New York: Oxford Press University.

Kovess-Masfety, V., Leray, E., Denis, L., Husky, M., Pitrou, I. et Bodeau-Livinec, F. (2016). Mental health of college students and their non-college-attending peers: Results from a large french cross-sectional survey. BMC psychology, 4(1), 20.

Lanctot, J. et Poulin, F. (2018). Emerging adulthood features and adjustment: A person-centered approach. Emerging Adulthood, 6(2), 91–-03.

Larson, R. W. (1990). The solitary side of life: An examination of the time people spend alone from childhood to old age. Developmental review10(2), 155-183.

Levesque, R. J. (dir.). (2011). Encyclopedia of adolescence. Springer Science & Business Media.

Marcotte, D. (2013). La dépression chez les adolescents : état des connaissances, famille, école et stratégies d’intervention. Québec : Presses de l’Université du Québec.

Mojtabai, R., Olfson, M. et Han, B. (2016). National trends in the prevalence and treatment of depression in adolescents and young adults. Pediatrics, 138(6). https://pediatrics.aappublications.org/content/pediatrics/138/6/e20161878.full.pdf

Mowbray, C. T., Mandiberg, J. M., Stein, C. H., Kopels, S., Curlin, C., Megivern, D., Strauss, S., Collins, K. et Lett, R. (2006). Campus mental health services: Recommendations for change. Americain Journal of Orthopsychiatry, 76(2), 226–237. https://doi.org/10.1037/0002-9432.76.2.226

National Alliance on Mental Illness (2012). College Students Speak. A Survey Report on Mental Health. https://www.nami.org/collegesurvey

Posselt, J. R. et Lipson, S. K. (2016). Competition, anxiety, and depression in the college classroom: Variations by student identity and field of study. Journal of College Student Development, 57(8), 973-989. https://web-app.usc.edu/web/rossier/publications/219/Posselt%20Lipson_2016_JCSD.pdf

Statistique Canada. (2012). INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC SANTÉ. Portrait statistique de lasanté mentale des Québécois. Résultats de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes. Santé mentale 2012. https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1410008101

Pour aller plus loin…

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Dernière modification : 23 août 2020.

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