Justifier ses propos : entre savoirs d’expérience et nouveaux apprentissages

Quand on demande aux élèves du 1er cycle du secondaire ce qu’est pour eux une bonne justification, Jessy répond : « Quand tu justifies, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses parce que tu dis ce que, toi, tu penses ». Son camarade Tashin pense plutôt que : « Quand tu justifies dans ta famille, tu dois trouver un argument, mais LE bon. À l’école il faut en mettre beaucoup, comme ça il y aura au moins quelques arguments de bons ». Alors que Jessy se sent libre d’exprimer ses idées, Tashin semble plutôt préoccupé par la pertinence des arguments qu’il choisira. Qui dit vrai?

Ce projet de recherche a été financé par le Programme de recherche sur l’écriture et la lecture (PREL) mis en place par le MELS et le FRQSC.

par Marie-Hélène Forget, Ph. D, UQAM

Qu’est-ce que justifier?

La justification est une conduite langagière utilisée pour faire valoir le bien fondé d’un acte ou d’un propos. Pour ce faire, l’énonciateur de la justification va fournir les raisons ou les motifs qui sous-tendent cet acte ou ce propos dans le but de le rendre acceptable aux yeux de l’interlocuteur.

Justifier c’est en quelque sorte répondre de manière satisfaisante à la question : Pourquoi fais-tu / dis-tu cela?

En classe de français, elle peut avoir une visée explicative (justifier l’accord d’un verbe dans une phrase) ou une visée argumentative (justifier son appréciation à l’égard d’un roman). À la lumière de cette définition, on peut conclure que Tashin et Jessy ont des conceptions restreintes de la justification, mais qu’elles ne sont pas tout à fait erronées.

Les conceptions ainsi que les pratiques langagières liées aux usages sociaux de la langue influencent l’apprentissage des savoirs langagiers enseignés en classe de français. Autrement dit, « il y a un déjà-là avant tout apprentissage et qui pèse sur ce dernier » (Penloup, 2005). Puisque les élèves du 1er cycle du secondaire doivent apprendre à rédiger des textes justificatifs (lettre de recommandation, critique littéraire), il importe de mieux connaitre leurs déjà-là relatifs à la justification et de comprendre comment ceux-ci entrent en jeu lors de l’écriture de textes justificatifs afin d’intervenir plus efficacement.

Comment les élèves justifient-ils leurs propos?

Il semble que les jeunes justifient pour faire valoir le bienfondé de divers gestes et propos avec rigueur dans des contextes d’interactions sociales : ils plaident leur cause en quelque sorte de manière stratégique. Dans de telles interactions (souvent orales et en direct), les enjeux leur apparaissent plus importants et sont davantage liés à des intérêts personnels. Conséquemment, ils se soucient de la crédibilité de leurs propos en utilisant des faits, des preuves, des informations fiables. Ils choisissent les raisons à l’appui de leur propos de façon judicieuse en tenant compte des dispositions de leur interlocuteur. Leurs récits de pratiques de justification témoignent d’un réel savoir d’expérience en la matière.

À l’école, curieusement, plusieurs d’entre eux associent la justification à une occasion d’affirmer leur identité, leurs valeurs, leurs gouts et opinions sans se soucier de l’acceptabilité de leurs propos. Très peu disent prendre en considération leur destinataire ou réfléchir aux meilleurs moyens de faire valoir leurs propos. Lorsqu’ils le font, c’est plutôt dans le but de répondre aux exigences de l’enseignant et d’obtenir une note satisfaisante. De telles pratiques semblent découler :

Quel enseignement offrir?

À la lumière de ces conclusions de recherche, les pratiques d’enseignement de la justification en classe de français devraient amener les élèves à s’appuyer sur leurs savoirs d’expérience déjà là pour construire des connaissances et élargir leurs compétences à justifier aux situations d’écriture de justification. En effet, leurs savoirs d’expérience montrent qu’ils savent et peuvent faire preuve de stratégie lorsqu’ils doivent justifier dans les interactions sociales, mais que ces savoirs ne sont pour la plupart d’entre eux pas utilisés en contexte d’écriture de textes justificatifs en classe de français.

1. Amener les élèves à comparer diverses situations qui, de leur point de vue, correspondent à de bons exemples de justification permet de mieux connaitre leurs conceptions, de valoriser leurs savoirs d’expérience et de cibler les besoins d’apprentissage. Une telle analyse comparative permet également de conceptualiser le mode « justificatif », c’est-à-dire de le définir, d’en identifier les caractéristiques ainsi que les conditions dans lesquelles il est propice de l’utiliser.

2. Soutenir les élèves dans l’interprétation des paramètres des situations d’écriture leur permet de mieux se représenter les enjeux scolaires, mais aussi sociaux (bien que souvent fictifs) de la communication. Ce travail les aide à identifier les caractéristiques de leurs destinataires, de choisir le genre textuel le plus approprié et de déterminer le contenu de leur texte. Une grande attention devrait être portée à cette étape de l’écriture afin de concrétiser autant que possible les situations, fictives et intangibles, que l’on soumet aux élèves.

3. Accompagner un travail systématique de mise à l’épreuve des éléments choisis pour appuyer ses propos permet aux élèves de développer une attitude critique, essentielle aux conduites de justification, mais aussi d’explication et d’argumentation. Il s’agit d’amener les élèves à mettre en doute leur position, à envisager d’autres perspectives (celles de leur destinataire principalement), à s’assurer de la crédibilité des faits, des preuves et des informations qu’ils convoquent.

Les élèves justifient déjà abondamment, leurs compétences en la matière sont déjà en place. Il reste aux enseignants à faire le pont entre leurs savoirs d’expérience et les apprentissages qu’on souhaite les voir faire.

[Consulter le rapport intégral]

Références

Penloup, M.-C. (2005). Vers une didactique de l’écriture centrée sur l’apprenant et ses pratiques. Didactique de l’écrit: la construction des savoirs et le sujet-écrivant. J. Lafont-Terranova and D. Colin. Namur, Presses universitaires de Namur: 81-104.

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Dernière modification : 26 février 2016.

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2 commentaires

  1. Merci beaucoup Monsieur Guité. La modification est effectuée.
    Je suis bien heureux de découvrir le nouveau site Web du FRQSC. Par contre, une fois de plus, toutes les URL sont modifiées…

    Bruno Hubert, chargé de la veille et du RIRE

    Commentaire inapproprié ?

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