L’illusion d’incompétence : un biais négatif lourd en conséquences

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Le sentiment de compétence personnelle est essentiel au bien-être psychologique. Or, certaines personnes, malgré des compétences manifestes et des habiletés mentales normales ou élevées, considèrent que leurs capacités d’apprendre sont limitées. Elles perçoivent leurs compétences inférieures à la réalité.

Ce phénomène, appelé l’illusion d’incompétence, serait même répandu chez certains enfants d’âge scolaire et aurait un lien avec le décrochage prématuré. Lorsqu’elle était candidate au doctorat en psychologie à l’UQAM, Geneviève Marcotte a réalisé l’une des premières recherches sur le sujet au Québec auprès d’élèves de classes régulières. Frappée par l’ampleur du phénomène, elle a découvert que ces enfants ont une piètre estime d’eux-mêmes et pourraient entre autres bénéficier d’une restructuration cognitive, visant la modification des pensées négatives inadéquates en pensées aidantes afin de prévenir les « effets dévastateurs » que l’illusion d’incompétence peut provoquer.

Extrait de:
MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION, DU LOISIR ET DU SPORT et FONDS DE RECHERCHE DU QUÉBÉC – SOCIÉTÉ ET CULTURE (2007). « L’illusion d’incompétence : un biais négatif lourd en conséquences », Résultats de recherche, La persévérance et la réussite scolaires, fiche n° 11.

Se croire incompétent

En contexte scolaire, l’illusion d’incompétence se caractérise par un décalage négatif marqué entre les capacités réelles de l’élève et l’évaluation qu’il fait de ces dernières. Geneviève Marcotte a réalisé une enquête auprès de 821 enfants inscrits en 3e et en 4e année dans 17 écoles de la région montréalaise. Rencontrés sur deux années consécutives, les enfants ont répondu à plusieurs questionnaires visant notamment à mesurer leur habileté intellectuelle et leurs perceptions de compétence scolaire. Avec des critères de mesure très conservateurs, la recherche a détecté que 20 % des enfants avaient une illusion d’incompétence.

Le phénomène a une ampleur comparable autant chez les garçons que chez les filles, mais avec quelques variantes. Par exemple, les garçons plus que les filles rapportent un perfectionnisme négatif, c’est-à-dire la mise en place de standards de réussite élevés ainsi que l’expression de honte en cas d’échec et d’insatisfaction persistante face au travail accompli. De leur côté, les filles ont une plus grande estime d’elles-mêmes que les garçons du même âge. « Cette découverte nous a surprises, reconnaît Thérèse Bouffard qui a supervisé la recherche doctorale. Cette réalité est sans doute liée au fait qu’à cet âge, la compétence scolaire est le premier déterminant de l’estime de soi, alors qu’au secondaire, l’apparence physique prend le dessus. »

Certaines variantes se sont aussi manifestées dans les matières de base. Ce constat concerne tant la motivation que les perceptions réfléchies de compétence, c’est-à-dire la perception de l’enfant du niveau de compétence que lui attribuent ses parents. Ainsi, en mathématiques, les garçons rapportent une motivation et des perceptions réfléchies de compétence plus élevées que les filles. À l’inverse, en français, les filles rapportent une motivation et des perceptions réfléchies de compétence plus élevées que les garçons. « Ces résultats sont sans doute le reflet de stéréotypes », estime Thérèse Bouffard.

Plusieurs conséquences

L’illusion d’incompétence, déjà clairement observable en 3e année du primaire, s’accompagne de plusieurs conséquences négatives pour les élèves aux prises avec cette perception biaisée d’eux-mêmes. « Ces élèves ont des attentes de rendement plus faibles que les enfants ayant des perceptions de compétence ou d’efficacité élevées, note Geneviève Marcotte. Ils préfèrent aussi les travaux qui représentent peu de défis et éprouvent plus d’anxiété devant l’évaluation. » Ces enfants seraient moins persévérants et autonomes, moins intéressés et plus ennuyés par l’apprentissage des matières scolaires.

La recherche a également découvert que les élèves ayant une illusion d’incompétence expliquent leurs réussites et leurs échecs par des raisons sur lesquelles ils ne peuvent exercer de contrôle. Par exemple, « ils sont enclins à attribuer leur succès à la chance, à leur habileté personnelle ou à l’aide reçue plutôt qu’aux efforts qu’ils peuvent contrôler », a constaté Geneviève Marcotte, surprise de l’ampleur du phénomène. « Être très perfectionniste et se fixer des standards d’excellence élevés a comme conséquence pour l’élève d’avoir plus souvent le sentiment de ne pas y arriver, et de vivre des émotions négatives comme la honte ou la culpabilité. »

Comment intervenir?

« Se sentir compétent pour agir efficacement dans son environnement et avoir un certain contrôle sur le résultat de ses actions comptent parmi les besoins fondamentaux de l’être humain », renchérit la chercheure. Elle suggère l’utilisation de la restructuration cognitive. Corriger les distorsions cognitives et les attitudes dysfonctionnelles tout en améliorant l’estime de soi exige des ressources et du temps pour accompagner les enfants qui souffrent d’une illusion d’incompétence. Parmi les exercices recommandés pour rehausser l’estime de soi, la chercheure insiste sur l’importance d’aider l’enfant, avec le soutien d’un adulte, à reconnaître ses qualités. Plusieurs interventions peuvent être réalisées en classe.

« Or, l’un des problèmes majeurs que nous rencontrons porte sur le fait que les enseignants ont de la difficulté à repérer les élèves qui sont aux prises avec une illusion d’incompétence », affirme Thérèse Bouffard. Pour contrer ce problème, les chercheures suggèrent de sensibiliser les enseignants au discours qu’ils véhiculent en classe, notamment celui sur l’excellence qui aurait tendance à encourager un perfectionnisme négatif chez les enfants aux prises avec une faible estime d’eux-mêmes. Elles proposent que les enseignants diffusent des messages axés sur l’estime de soi à l’ensemble de la classe. « De plus, il faudrait que les programmes de formation des enseignants incluent des cours sur le développement affectif et émotionnel de l’enfant, conclut Geneviève Marcotte. Le curriculum actuel est davantage axé sur la gestion de classe, le développement de portfolio et les aspects cognitifs de l’apprentissage. »

Cette recherche a été financée dans le cadre du Programme de recherche sur la persévérance et la réussite scolaires mené en partenariat par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport et le Fonds de recherche du Québec – Société et culture.

Référence

      MARCOTTE, Geneviève (2007).

Caractéristiques personnelles et environnementales de l’élève du primaire affecté par une illusion d’incompétence

    , thèse de doctorat en psychologie, Université du Québec à Montréal, 127 p.

À voir aussi

      Capsule vidéo :

Se croire incompétent ou l’illusion d’incompétence

      Jusqu’à quel point les élèves du primaire peuvent-ils souffrir de l’illusion d’incompétence? Comment cette difficulté supplémentaire les touche-t-elle? Comment reconnaître l’illusion d’incompétence chez un enfant? Telles sont les questions auxquelles cette capsule vidéo tente de répondre.
    Durée : 3 min. 57 sec.

 

Dernière modification : 26 février 2016.

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