Tracer son chemin d’autonomie professionnelle : entre affirmation de soi et interdépendance, pour une valorisation de l’enseignante à l’éducation préscolaire

Cet article a été rédigé par : Catherine Lanaris, Ph.D. Professeure titulaire, Département des sciences de l’éducation, Université du Québec en Outaouais, Campus de Saint-Jérôme a été publié initialement dans la Revue Préscolaire proposée par l’Association d’éducation préscolaire du Québec

Ce court texte aborde la notion de l’autonomie professionnelle dans sa complexité en situant l’agir professionnel de l’enseignante à l’éducation préscolaire sur un continuum entre l’indépendance et l’interdépendance. Il va de soi que l’autonomie constitue un droit indéniable de tout être humain, toutefois sa définition ainsi que son exercice, notamment dans un contexte professionnel, ne peuvent être universels.

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Les contours de l’autonomie ainsi que les façons de l’atteindre sont d’abord singuliers et ne peuvent être dessinés que par la personne qui trace son propre chemin. Toutefois la singularité du processus d’autonomisation se joue dans un cadre collectif ainsi que dans des contextes spécifiques et est accompagnée de responsabilités qui confèrent les « lettres de noblesse » du professionnel, réclamant ainsi la reconnaissance collective du travail accompli. Ainsi le postulat qui sous-tend ce texte est que l’autonomie professionnelle se situe à la croisée des orientations individuelles et des prescriptions collectives, peut prendre différents sens et est sujet à des multiples tensions.

La réflexion sur ces enjeux se déclinera en trois mouvements : le premier traitera de la définition de l’autonomie professionnelle. Le deuxième présentera les trois systèmes qui opèrent en interaction afin que la praticienne puisse tracer son propre chemin vers son autonomie professionnelle. Finalement le troisième mouvement abordera les conditions qui facilitent ce chemin pour les enseignantes à l’éducation préscolaire.

Étymologie et sens du terme

D’origine grecque le mot « autonomie » est composé des mots « autos » et « nomos »; le premier signifie « ce qui vient de soi » et évoque les actions individuelles; le second signifie les « lois » et évoque les normes mises en place. Ainsi, dans son sens littéral, « Autonomos » signifie se régir par ses propres lois. Warchol (2012) rapporte que selon le dictionnaire de l’Académie française « une personne autonome est capable d’agir par elle-même, de répondre à ses propres besoins sans être influencée ». L’autonomie peut aussi désigner la capacité d’une personne de se prendre en charge sans aide. En philosophie l’autonomie se définit comme la capacité d’agir avec réflexion, en toute liberté de choix et de façon responsable. Sur le plan professionnel, l’autonomie caractérise la capacité d’un travailleur de prendre des décisions éclairées et de définir les paramètres de son action. Toujours selon Warchol (2012), pour être autonome un individu doit passer par un processus d’intériorisation des normes existantes, ainsi que par une négociation personnelle et un positionnement clair à leur égard.

En revenant sur le sens du terme, on constate que le concept d’autonomie se définit par rapport à trois systèmes : le rapport à soi qui désigne la capacité de l’individu de se prendre en charge; le rapport aux autres qui désigne la capacité d’être en relation avec autrui en préservant sa singularité; finalement, le rapport à un système normatif, une profession, un cadre légal, etc., désignant la capacité de l’individu d’agir selon certaines normes, sans pour autant les suivre aveuglément. L’autonomie professionnelle se construit dans l’interaction entre ces trois systèmes, ainsi que dans le positionnement que le professionnel va avoir dans chacun des systèmes. Mais qu’est-ce que cela veut dire concrètement?

Autonomie professionnelle et rapport à soi

Se définir comme une professionnelle autonome dans son « rapport à soi » signifie être en mesure de prendre des décisions basées sur une logique et des convictions personnelles. Pour l’enseignante à l’éducation préscolaire d’une part, il s’agit d’avoir confiance en ses propres compétences pour contribuer au développement de l’enfant et mettre en œuvre les prescriptions du programme. D’autre part, il s’agit d’être en mesure d’appuyer ses choix de pratiques et d’interventions auprès de l’enfant sur une expertise théorique et pratique (la connaissance de l’enfant, du Programme-cycle, des parents, les expériences professionnelles, les capacités relationnelles, etc.). Dans sa dimension du rapport à soi, l’autonomie professionnelle se caractérise également par la capacité de l’enseignante d’identifier ses propres besoins, incluant ses besoins de formation et de mobiliser les ressources pertinentes pour les satisfaire. Ainsi être autonome dans ce système, se situe sur un continuum, puisqu’il s’agit de naviguer entre :

  • la confiance en soi ainsi qu’en son jugement professionnel et l’humilité et l’auto-critique;
  • la reconnaissance de sa propre expertise et la capacité de se remettre en question et de porter un regard critique sur soi;
  • la prise en compte de ses aspirations ainsi que de ses propres besoins et l’empathie à l’égard d’autrui et de ses besoins.

Dans le système du rapport à soi, l’autonomie professionnelle pour l’enseignante à l’éducation préscolaire se caractérise par l’atteinte d’un équilibre entre ses valeurs, ses connaissances, ses convictions et les prises de conscience des obstacles à ce même équilibre. Il s’agit de se positionner en donnant un sens à ses pratiques tout en étant dans une posture d’intervention réfléchie.

Autonomie professionnelle et rapport aux autres

Si le sentiment d’être autonome se construit, comme nous l’avons vu, à partir des dimensions individuelles, l’autonomie prend tout son sens dans le rapport à autrui. En effet l’autonomie est indissociable de l’hétéronomie, donc la capacité de chacun de se situer dans une relation d’interdépendance qui, non seulement ne nuit pas à l’indépendance, mais l’encourage. L’autonomie de l’enseignante à l’éducation préscolaire se dessine en lien avec celle des enfants, celle de ses collègues, celle de la direction d’établissement, celle des intervenants scolaires et évidemment avec celle des parents. Ainsi pour l’enseignante à l’éducation préscolaire, être autonome dans ce système se situe également sur un continuum, puisqu’il s’agit de naviguer entre :

  • la confiance et la reconnaissance de sa propre expertise et la remise en question amenée par les points de vue, les convictions et les attentes de l’interlocuteur;
  • la capacité d’articuler ses choix de pratique et l’acceptation du point de vue contraire d’autrui;
  • la prise en compte de ses propres besoins et la satisfaction des besoins d’autrui;

Dans ce système, l’autonomie professionnelle se caractérise par la capacité de réfléchir sur ses rapports à autrui, de clarifier son rôle dans les interactions avec les enfants et leurs parents ainsi qu’avec le personnel de l’école. Il ne s’agit pas de faire « cavalier seul », de défendre ses positionnements au détriment d’autrui, ni de s’effacer complètement, mais de rentrer en dialogue avec les autres, prendre en considération leur point de vue et leurs besoins et de se positionner à nouveau en tant qu’individu.

Autonomie professionnelle et rapport aux normes

Les actions de tout être humain s’inscrivent dans un contexte plus large, celui du cadre établi dans lequel il évolue et il intervient et des normes mises en place. Pour l’enseignante à l’éducation préscolaire cela signifie que son autonomie professionnelle s’exerce dans un cadre dont les règles de fonctionnement sont souvent définies et imposées de l’extérieur. Parmi les rapports aux nombreux cadres normatifs, celui qui mobilise particulièrement l’enseignante à l’éducation préscolaire est certainement son rapport aux orientations prescrites dans le Programme-cycle, qui parfois amène des prescriptions certes bienveillantes, mais pas toujours opérationnalisables dans les pratiques, ou pas toujours cohérentes.

Dans le rapport aux normes il faut considérer le rôle que l’individu se donne dans ce cadre la marge de manœuvre et la capacité d’agir que les normes existantes laissent à l’individu ainsi que la reconnaissance de la « valeur » de ce dernier. Ainsi pour l’enseignante à l’éducation préscolaire, être autonome dans ce troisième système du rapport aux normes se situe également sur un continuum, puisqu’il s’agit de naviguer entre :

  • la place de ses propres valeurs, convictions, aspirations et les orientations et positionnements collectifs imposés par les politiques gouvernementales sur le rôle de l’Éducation préscolaire, le Programme-cycle, les règles de fonctionnement de l’école, les attentes parentales, les attentes pour la première année du primaire, etc.;
  • la volonté de mettre en place dans sa classe des pratiques signifiantes et les multiples exigences de ce que sont les « bonnes pratiques » à l’éducation préscolaire;
  • la reconnaissance de son expertise professionnelle ainsi que de sa contribution au développement du plein potentiel de l’enfant et la remise en question de son rôle ou même la non-reconnaissance de l’importance de ce dernier.

Comment construire son autonomie professionnelle?

L’autonomie professionnelle pour l’enseignante à l’éducation préscolaire se manifeste par son positionnement sur les continuums dans chacun des trois systèmes présentés brièvement ci-dessus. Devenir autonome professionnellement consiste en un processus qui puise son démarrage à l’identification de ce qui est signifiant pour l’individu et son engagement dans un processus de réalisation et de développement de soi autant sur le plan personnel que professionnel.

Le chemin vers l’autonomisation passe également par la relation avec les autres et la possibilité pour le « je indépendant » d’aller à la rencontre du « nous interdépendant ». Toutefois cette autonomie professionnelle construite entre le « je » et le « nous » ne peut se réaliser pleinement que dans un contexte social et professionnel qui d’une part reconnaît le rôle essentiel de l’Éducation Préscolaire pour l’avenir de la société et des individus qui la composent, et d’autre part, qui valorise les praticiennes à l’éducation préscolaire et leurs compétences.

On constate alors que la mise en place de l’autonomie professionnelle demande une valorisation qui vient autant de l’intérieur (le « soi professionnel »), que de l’extérieur (les autres et le système). L’atteinte de l’autonomie ne peut se faire que dans une dynamique d’interdépendance entre les trois systèmes.

Il est impossible évidemment de décliner dans ce court texte la complexité de tous les enjeux du développement de l’autonomie professionnelle. Cette complexité nous porte plutôt vers des questionnements : quelle valeur et quelle place les enseignantes à l’éducation préscolaire s’accordent-elles à elles-mêmes? Quelle valeur et quelle place les enfants, les acteurs du milieu scolaire, les parents, accordent-ils à l’enseignante à l’éducation préscolaire? Quelle valeur et quelle place les structures organisationnelles scolaires, le Programme-cycle, les politiques ministérielles et la société accordent-ils à l’enseignante à l’éducation préscolaire? Est-elle reconnue comme une « professionnelle de première ligne » dont le rôle est essentiel et primordial pour l’éducation des enfants, leur développement et leur devenir citoyen? A-t-elle les leviers nécessaires pour exercer son autonomie professionnelle?

Références

Foray, P. (2016). Devenir autonome. Apprendre à se diriger soi-même, Paris  ESF.

Ministère de l’Éducation (2021). Programme-cycle de l’éducation préscolaire. http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/education/jeunes/pfeq/Programme-cycle-prescolaire.pdf

Warchol, N. (2012). Autonomie. Dans M. Formarier (éd.), Les concepts en sciences infirmières (2e éd.) (p. 87-89). Toulouse, France : Association de Recherche en Soins Infirmiers. https://doi.org/10.3917/arsi.forma.2012.01.0087

 

 

 

Cet article s’inscrit dans un partenariat de diffusion interorde avec l’Association d’éducation préscolaire du Québec

Dernière modification : 8 novembre 2021.

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