Être ado et faire une vidéo sur la cyberintimidation : apprentissages techniques et reconnaissance publique avant tout

La publication en ligne d’une vidéo sur la cyberintimidation constitue-t-elle une action citoyenne de la part d’un adolescent[1]? Si nous concevons une action citoyenne comme un acte qui vise avant tout à résoudre un problème social grâce à la mobilisation de connaissances et de moyens techniques, nous devons répondre non à cette question. C’est du moins ce que montre notre recherche, qui visait à comprendre les raisons pouvant orienter les actes communicationnels de jeunes de 12 à 17 ans autour de la thématique de la cyberintimidation[3].

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Shutterstock/Billion Photos

Par Mathieu Bégin[2]

Méthodologie

Afin d’atteindre cet objectif de recherche, nous avons réalisé deux types d’entrevues :

  • Trois entrevues individuelles avec des adolescents ayant déjà publié une vidéo sur la cyberintimidation dans la plateforme Web de diffusion et de partage de vidéos YouTube;
  • Quatorze entrevues de groupe avec 75 adolescents qui fréquentent une maison de jeunes et que nous avons invités à scénariser en équipe une vidéo inédite sur la cyberintimidation [4].

Résultats

L’analyse des entrevues a permis de constater que les adolescents ne font pas de la lutte contre la cyberintimidation une priorité lorsqu’ils produisent une vidéo sur cette thématique. Les résultats montrent aussi que ces jeunes accordent peu d’importance à la nécessité de documenter leur discours, le contenu de leur vidéo. Ainsi, les actions communicationnelles des adolescents sur la thématique de la cyberintimidation ne peuvent pas être qualifiées de « citoyennes » au sens strict.

Les résultats montrent par ailleurs que ces jeunes, lorsqu’ils produisent une vidéo sur la cyberintimidation, se sentent particulièrement attirés par l’apprentissage des langages et des techniques vidéographiques ainsi que par une éventuelle reconnaissance publique. Car ce sont avant tout ces retombées positives qui les motivent et qui les intéressent.

C’est parce que j’aime bien l’audiovisuel. C’est quelque chose que j’aime beaucoup. Quand je fais mes courts métrages, ça m’entraîne […]. Si j’avais plus le temps de faire des vidéos, j’aimerais bien avoir plus d’abonnés. 

Marjorie, 15 ans

Les résultats illustrent aussi la représentation simplifiée que se font les jeunes des processus d’influence interpersonnelle. En effet, les adolescents semblent penser que la diffusion massive d’un message dans plusieurs médias peut se traduire par des effets instantanés sur la société.

Le public, ce serait tout le monde : ceux qui ne font rien, ceux qui font de la cyberintimidation, les victimes. Comme ça, tout le monde comprendrait en même temps. 

Mélanie, 14 ans

Objectifs pédagogiques

Au regard des constats que nous a permis de poser notre recherche, nous formulons trois objectifs pédagogiques prioritaires qui pourraient être adoptés grâce aux efforts conjoints de tous les acteurs en éducation aux médias numériques et en éducation à la citoyenneté qui travaillent en contexte scolaire secondaire :

  • Faire comprendre aux adolescents que leurs productions numériques peuvent aller au-delà de leurs intérêts personnels et participer au changement social;
  • Les amener à comprendre que toute action citoyenne doit s’accompagner d’un travail de documentation qui vise à déconstruire les idées préconçues et à mieux informer leur public;
  • Leur enseigner que la diffusion massive d’un message ciblant une large population ne se traduit pas instantanément par des changements de comportements à l’échelle sociétale.

De manière générale, notre recherche montre qu’il y a un travail d’éducation à faire auprès des adolescents concernant le rôle qu’ils peuvent jouer en matière de changement social par la production et la publication en ligne de contenus numériques.

Stratégies de motivation

Les résultats de notre recherche révèlent aussi que les adolescents se montrent ouverts à l’idée de collaborer dans le cadre de projets de production vidéo, qu’ils savent thématiser leur discours et qu’ils sont en mesure de choisir des stratégies langagières et relationnelles qui restent somme toute adaptées à des objectifs communicationnels prédéterminés. Prendre ces acquis comme point de départ et comme stratégies de motivation pourrait sans doute s’avérer utile pour traduire les objectifs énoncés par de réelles interventions pédagogiques en contexte scolaire.

[Pour consulter les résultats de cette recherche, consultez l’article : https://www.erudit.org/fr/revues/lsp/2018-n80-lsp03532/1044113ar/]

Référence

Bégin, M. (2018). Quand des adolescents font une vidéo sur la cyberintimidation : une action citoyenne ?, Lien social et Politiques (80), 128–148, doi: 10.7202/104413ar

Source de l’image : Shutterstock/Billion photos

 

[1] Afin de faciliter la lecture du présent texte, nous avons employé le masculin comme genre neutre pour désigner aussi bien les femmes que les hommes, aussi bien les adolescentes que les adolescents.

[2] Mathieu Bégin est détenteur d’un doctorat (Ph. D.) en communication de l’Université de Montréal et chercheur postdoctoral à la Chaire de recherche du Canada en éducation aux médias et droits humains (EMHD) de l’Université TÉLUQ. Ses travaux de recherche, financés par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), portent sur les pratiques de communication numérique des adolescents, les ressources en éducation aux médias en contexte extrascolaire et les discours sociaux autour du problème de la cyberintimidation.

[3] Les résultats de cette recherche ont été publiés dans la revue Lien social et Politiques [Consultez l’article].

[4] Le petit nombre d’entrevues individuelles s’explique par le fait que le recrutement de participants d’âge mineur dans les médias sociaux en contexte de recherche s’avère un défi de taille.

Dernière modification : 21 mai 2019.

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