Et parmi les futurs enseignants québécois?

Patrick Giroux, professeur, Université du Québec à Chicoutimi
Mathieu Gagnon, professeur, Université du Québec à Chicoutimi
Josiane Cornut, étudiante, Université du Québec à Chicoutimi
Stéphanie Lessard, étudiante à la maîtrise, Université du Québec à Chicoutimi

Internet occupe donc une place de choix dans la vie des jeunes. Selon leur point de vue, Internet est un lieu privilégié pour communiquer, échanger, lire, partager… Les jeunes reconnaissent avoir besoin de formation dans ce domaine. Or, c’est sur les enseignants que repose le fardeau de créer des conditions qui permettront aux jeunes d’exercer leur pensée critique en regard d’Internet. Pour y arriver, les enseignants doivent eux-mêmes disposer des outils leur permettant d’adopter des conduites critiques et, comme on l’a présenté à la section précédente, ce n’est pas un processus simple.

Présentation sommaire de la recherche

Une recherche exploratoire a été menée à l’UQAC. Elle avait comme objectif général d’étudier les pratiques critiques des futurs enseignants à l’égard d’Internet afin d’évaluer la situation locale.

Une méthode prévoyant trois grandes étapes a été utilisée pour y arriver. D’abord, un groupe de futurs enseignants a été soumis à une tâche pratique de recherche et d’évaluation d’informations sur Internet. Le sujet de cette recherche (Barrières et facilitateurs de l’intégration des TIC à l’école) était imposé et il était fort peu probable qu’un des étudiants le maîtrise déjà. Des entrevues semi-dirigées ont ensuite été conduites afin d’identifier les principaux critères utilisés par les futurs enseignants pour juger l’information. Un questionnaire a finalement été élaboré à partir des résultats des entrevues. Il a été utilisé afin de recueillir rapidement de l’information concernant un grand nombre d’étudiants en éducation.

Ce que les participants ont fait

Il est d’abord ressorti de la tâche pratique que l’évaluation des sites était le plus souvent bonne ou mauvaise, rarement neutre. Comme on peut le voir dans la figure relative à l’évaluation de la pertinence des sites repérés, les participants ont rarement indiqué qu’un site n’était ni bon, ni mauvais.

Graph 1

Dans le cadre de la tâche pratique, les évaluations devaient être appuyées par un commentaire écrit expliquant la décision. En moyenne, les étudiants ont justifié leurs évaluations par 1,34 critères ou arguments seulement. La figure suivante montre assez clairement que la majorité des participants a fait référence à un seul critère pour justifier ou expliquer son jugement.

Graph 2

Les participants ont identifié 11 critères: (1) le ou les auteurs (expérience, métier, formation…), (2) l’institution qui chapeaute le site, (3) le type de site (ex.: blogue, wiki), (4) le type d’informations qu’on trouve sur le site (ex.: opinion, résultats de recherche), (5) la quantité d’informations disponibles, (6) la proximité ou le lien existant entre l’information repérée et l’objet de la recherche d’informations, (7) la présence de références ou d’hyperliens, (8) la situation ou l’origine géographique, (9) l’aspect visuel ou la présentation de l’information, (10) la date de publication ou de mise à jour et (11) la qualité de la langue.

Le critère le plus souvent utilisé par les étudiants pour justifier l’évaluation de la pertinence des sites repérés était le lien existant entre l’information présentée et le sujet de la recherche. Les arguments qui ont ensuite été le plus souvent utilisés sont la pertinence de l’information et la quantité d’informations. La figure suivante présente la fréquence d’utilisation des différents critères.
Graph 3

Ce que les participants ont déclaré

Plus de 230 étudiants en enseignement de l’UQAC ont répondu au questionnaire élaboré spécialement afin d’étudier leurs pratiques critiques en regard des différentes sources d’informations qu’ils utilisent sur Internet. Le questionnaire présentait une série d’énoncés faisant référence aux occasions où les étudiants naviguent sur Internet et doivent juger de la qualité de l’information. Les 11 critères présentés plus haut qui avaient été utilisés comme justification de l’évaluation dans la tâche pratique étaient repris dans le questionnaire. Pour chaque énoncé, les étudiants devaient indiquer à quel point l’énoncé correspondait à leur situation en utilisant une échelle allant de 1 (ne correspond pas du tout) à 6 (correspond tout à fait). Le schéma suivant présente la moyenne pour chaque critère. Il démontre que les futurs enseignants disent accorder passablement d’importance à presque tous les critères proposés lorsqu’ils recherchent de l’information sur Internet.

graph 4

Ce qui se dégage de ces données préliminaires

Ce résumé des résultats de notre étude, bien qu’expéditif, suffit tout de même à mettre en valeur certaines situations soulevant des questions

Le premier questionnement important concerne la diversité déclarée des arguments et la fréquence d’utilisation de ces derniers lors d’une tâche réelle de recherche et d’évaluation. Selon les données du questionnaire, les futurs enseignants utilisent assez fréquemment 8 des 11 critères que nous leur avons suggérés. Or, dans la pratique, ils semblent le plus souvent utiliser un seul critère pour décider de la pertinence d’un site. Il est intrigant de voir que pour la plus grande portion des sites évalués lors de la tâche de recherche, l’explication de l’évaluation ne dépendait apparemment que d’un seul critère. L’exercice du sens critique nécessite en théorie la considération de l’ensemble des critères selon le contexte. Ici, plusieurs facteurs peuvent être entrés en jeu. À titre d’exemple, les directives données lors de la tâche ne demandaient pas explicitement de citer tous les critères employés pour décider, mais demandaient d’expliquer chaque jugement. Ces consignes n’étaient peut-être pas suffisamment précises. Le sujet de la recherche peut aussi avoir influencé les résultats. Il est envisageable que les institutions gouvernementales et scolaires se soient peu intéressées ou aient peu publié à propos des conditions favorisant l’intégration des TIC. Dans ce contexte, l’exercice de la pensée critique n’aurait pas requis l’application du critère « Institution » puisque le contexte ne s’y prêtait pas. Dans le questionnaire, plusieurs items avaient été formulés pour chaque critère. Plusieurs items ont donc été regroupés lors du calcul des moyennes. Une analyse plus fine a permis de constater que ces moyennes cachent peut-être certains éléments de la vérité. Les étudiants ne sont peut-être pas aussi à l’aise avec les critères que les moyennes semblent l’indiquer. Par exemple, les futurs enseignants disent faire très confiance aux sites produits par le gouvernement ou des entités officielles, mais presque la moitié des répondants déclarent prendre peu ou pas en compte les objectifs et les fonctions de l’institution. Le recours à une moyenne cache cet élément ou en diminue l’importance. Doit-on comprendre que les participants croient que ces critères sont importants, mais ne savent pas les mettre en pratique? Peut-être n’ont-ils pas toutes les connaissances nécessaires pour appliquer des critères permettant un jugement critique? Cela expliquerait l’apparente disparité entre les résultats de l’exercice pratique et les données issues du questionnaire.

Dans la pratique, les futurs enseignants semblent le plus souvent utiliser un seul critère pour décider de la pertinence d’un site.

Un autre élément questionnant concerne le fait que l’évaluation des sites soit souvent bonne ou mauvaise. Les étudiants ont identifié et évalué 300 sites. Avec un nombre aussi important de sites, la distribution des évaluations devrait, à notre avis, se rapprocher d’une courbe normale. Un plus grand nombre de sites auraient dû se retrouver avec une évaluation « moyenne ». Il est difficile d’envisager que les informations disponibles à propos du sujet imposé soient aussi tranchées. Le sujet (Barrières et facilitateurs de l’intégration pédagogique des TIC) avait été choisi justement parce qu’il a fait l’objet de nombreuses recherches et qu’il a été au cœur d’un grand nombre de discussions dans des forums et sur des blogues. Ces recherches et ces discussions ont été menées selon plusieurs angles et par plusieurs personnes plus ou moins bien positionnées pour le faire. Ainsi, on peut difficile envisagé qu’aussi peu de sources d’informations liées à ce sujet soient « moyennement crédibles et pertinentes ». Il s’agit peut-être d’un indicateur que les futurs enseignants ont préféré dichotomiser les sites entre pertinents et non pertinents. Et si c’est le cas, l’ont-ils fait parce qu’ils n’avaient pas les compétences nécessaires ou parce qu’ils n’étaient pas suffisamment motivés pour s’engager plus et être plus précis?

Il serait mal avisé d’émettre des conclusions sur la base de cette étude exploratoire ou de cette présentation sommaire des résultats. Une réalité semble néanmoins se dessiner qui nécessitera plus d’attention du point de vue de la recherche comme de la formation initiale. Les futurs enseignants ont besoin d’être mieux outillés en ce qui a trait à l’exercice de leur pensée critique. S’ils reconnaissent l’importance de plusieurs critères lorsque vient le temps de juger de la pertinence d’une information provenant d’Internet, ils ne semblent pas en mesure de mettre ces critères en pratique. À ce stade de réflexion, il apparaît plausible que les futurs enseignants ne disposent pas des outils leur permettant d’adopter des conduites critiques face à l’information disponible sur Internet. Qu’en est-il des enseignants établis qui exercent dans le milieu? Est-ce pareil partout au pays et dans la province? Et comment faire pour mieux former les futurs enseignants? Quelles approches pédagogiques sont les plus adéquates pour s’exercer à mettre sa pensée critique en pratique?

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